Règne animal | Jean-Baptiste Del Amo

UN NOUVEAU ROMAN DE JEAN-BAPTISTE DEL AMO est toujours un évènement que j’attends avec impatience, qu’importe le thème abordé. Depuis Pornographia, je sais qu’il est le seul auteur avec lequel je me laisse entraîner dans tous les bas-fonds, de l’âme humaine autant que des lieux. Dans ce Règne animal, ce sont les bas-fonds campagnards qu’il explore – ceux que Gaspard a fui dans Une éducation libertine, ai-je pensé dans un premier temps.

De 1898 à 1917, avant un bond dans le temps jusqu’en 1981, nous assistons à la déchéance d’une famille et de son élevage de porcs. C’est aussi bien un tableau familial que celui du monde rural qui est tracé. Un tableau très noir, sans idéalisation ou nostalgie malvenue ; sans horrification non plus, m’a-t-il semblé. À titre d’exemple, l’attention aux corps est toujours très présente chez l’auteur et témoigne de ce regard cru, plutôt pessimiste : les corps sont abîmés par le travail, usés prématurément ; les cadavres également sont décrits, dans lesquels la vie se poursuit, différemment, par les vers.
Elle sent l’odeur de leurs corps réunis et frénétiques, à eux tous, les paysans, l’odeur de leur race vile, de leurs chairs pénibles et harassées, et ils lui semblent soudain terriblement fragiles, vieillards en sursis à quarante ans, corps abîmés, congénitaux, distendus par les couches, goitreux, amputés par les lames, calcinés par le soleil. Aucun d’eux ne peut traverser la vie sans y sacrifier un membre, un œil, un fils ou une épouse, un morceau de chair. [p. 123]
En parallèle de cette représentation corporelle, la sensualité (au sens premier de « relatif aux sens », pas forcément dans une acception sexuelle) imprègne tout le roman, de l’écriture aux personnages. Ceux-ci, sans forcément en être conscients, sont extrêmement sensibles à leur environnement, aux odeurs, aux bruits de la campagne, et attachés à la terre. Les descriptions même convoquent tous les sens, créant des atmosphères plutôt que des images seules.
La terre se met à bruire, la sève à sourdre dans les arbres, à s’élever pesamment dans les troncs, et les bourgeons pointent sous l’écorce, le long des branches nues. Sous les couches d’humus et dans les souches de bois pourrissantes, les larves nacrées se meuvent, tirées de leur torpeur par le redoux, et les pupes brunes commencent à éclore. Dans le cimetière du village, au premier soleil, les couleuvres glissent hors d’un caveau et reposent sur une pierre tombale à demi ensevelie sous les fougères. La glace de la retenue d’eau, que les plus téméraires des enfants du village traversent au cœur de l’hiver, a depuis longtemps fondu et les araignées d’eau froissent la surface en détalant. [p. 111]

Le pessimisme se manifeste aussi dans l’évolution narrative, d’emblée annoncée par les titres des parties comme une lente déchéance, jusqu’à l’effondrement final, inéluctable et pratiquement attendu. Pas de surprise de ce point de vue, mais une curiosité pour l’issue, la façon dont se dénouera la tragédie. Les corps semblent moins marqués a priori, mais les esprits le sont toujours davantage, chaque personnage étant guetté par la folie. Dans la lignée de Zola, se pose la question de l’hérédité, de ce qu’on transmet de/malgré soi. Peut-être pour cette raison, les relations sont difficiles entre les générations, entre la figure écrasante du père et celle de la « génitrice », d’une époque à l’autre.
Comme surgissent l’odeur des porcs ou le poids de la honte, il arrive que se dévoile soudain l’idée d’un dérèglement dans l’ordre de la vie et de l’univers de la ferme. Serge ne saurait nommer autrement la certitude d’un déclin, mais quel en est alors le point de bascule, l’origine ? Il faudrait remonter le fil du verbe, de la loi édictée par le père, retrouver la parole première, oubliée, mais dont l’écho résonne en eux sourdement. [p. 271]
Et puis, toujours annoncé par le titre, autour de ces êtres humains, gravitent les animaux, notamment les porcs dont l’élevage s’intensifiera entre le début du XXe siècle et 1981 ; ces animaux auxquels on associe la sauvagerie, mais dont on se demande qui mériterait ce titre, d’eux ou de nous, face à la violence déployée. Là encore, nulle idéalisation, des scènes très crues (l’égorgement à la ferme au début du siècle, les conditions d’enfermement toujours plus barbares avec l’industrialisation), et de la merde.

Le contraste entre les réalités triviales représentées et l’écriture très soutenue est habituel chez Jean-Baptiste Del Amo et participe en très grande partie à la fascination qu’exercent ses romans sur moi (comme peut me fasciner l’œuvre du marquis de Sade). Bien que rebutée par certaines scènes – qui me feraient repousser le livre avec un autre auteur –, je ne peux en détacher les yeux et interrompre ma lecture. Le style élégant, le choix des mots précis, peu usités – au risque de faire fuir certains lecteurs –, l’écriture très travaillée me retiennent et ravissent la littéraire en moi. Farouchement opposée à la systématisation de la concordance du sujet et du style, j’apprécie particulièrement l’art de Jean-Baptiste Del Amo d’écrire l’horreur avec élégance ; ce n’est qu’à cette condition que j’accepte de le suivre dans de tels bas-fonds.

Un chef d’œuvre.

Règne animal - Gallimard

Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo

Gallimard (Paris), 2016 – 1re publication

"Adieu, comme à présent"

Le prétexte de cette espèce de retraite, est de m’occuper sérieusement de mon grand procès, qui en effet se jugera enfin au commencement de l’hiver. [...] Comme il ne faut pourtant rien négliger dans une affaire si importante, j’aurai effectivement avec moi deux avocats. Ce voyage ne vous paraît-il pas gai ? [Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, lettre CXIII]
J'AURAIS AIMÉ VOUS ANNONCER que je vous quittais cet été pour une aventure avec un sylphe ou pour un départ à la campagne. Ce sont plutôt des affaires (professionnelles, et non judiciaires, rassurez-vous) qui me retiennent en ville et m'éloignent du Salon ces derniers temps. J'avance donc la pause estivale et vous retrouverai probablement à l'automne.

Bel été à tous.

Élisabeth Vigée-Lebrun,
Portrait de la comtesse de Cérès (1784)

Sylphes et sylphides

Il faut que la sensibilité de l’âme s’exerce ; et si elle n’a pas un objet véritable, elle s’en fait un fantastique. Il était décidé dans l’opposition d’Élise, qu’il n’y avait rien dans la nature qui fût digne de l’attacher. Mais elle avait trouvé dans la fiction de quoi l’occuper, l’émouvoir, l’attendrir. La fable des sylphes était à la mode. Il lui était tombé sous la main quelques-uns de ces romans où l’on a peint le commerce délicieux de ces esprits avec les mortelles ; et pour elle ces brillantes chimères avaient tout le charme de la vérité. [Marmontel, Le mari sylphe, p. 100]
MICHEL DELON propose aux éditions Desjonquères une anthologie de ces romans à la mode au XVIIIe siècle, dans lesquels « l’on a peint le commerce délicieux de[s sylphes] avec les mortelles » désœuvrées. Sa préface, tout à fait passionnante et instructive, retrace le parcours de ces êtres fantastiques dans la littérature française, depuis Le comte de Gabalis de Montfaucon de Villars au XVIIe siècle jusqu’à la réappropriation poétique de cette figure au XIXe, par exemple par Victor Hugo, Béranger et Charles Dovalle, sous un prisme plus mélancolique et romantique. Les trois poèmes sont cités intégralement, en guise d’épilogue, Le comte de Gabalis partiellement (le second entretien sur les sciences occultes et particulièrement sur les sylphes, êtres de l’air comme les gnomes sont ceux de la terre, les salamandres ceux du feu et les ondins ceux de l’eau) comme une introduction aux nouvelles du XVIIIe siècle.

La première nouvelle est celle de Crébillon fils, Le sylphe (1730), qui dépouilla cette figure littéraire de sa signification spirituelle pour en faire une incarnation du désir. Son texte est délicieux et est demeuré mon préféré entre tous. Crébillon représente déjà le difficile équilibre entre le désir et la morale de la société, à travers un dialogue moral et la séduction du sylphe, être idéal qui devine la femme, respecte son tempo. Il joue également de l’incertitude entre le songe et la réalité, laissant l’épistolière et le lecteur avec cette douce interrogation : « son indifférence pour moi me fait penser que ce n’est qu’une agréable illusion qui s’est présentée à mon esprit. Mais n’est-il pas dommage que ce ne soit qu’un songe ? » [Crébillon fils, Le sylphe, p. 75]

Les auteurs qui se placent à la suite de Crébillon lèvent quant à eux le mystère, prenant clairement position dans le merveilleux ou le réalisme. Le sylphe galant et observateur (1800-1801) se place par exemple dans le premier cas, avec un jeune homme devenant sylphe et invisible par le pouvoir d’un anneau. Cela lui permet de tout savoir des femmes de son choix et de constituer ainsi un recueil d’anecdotes grivoises, à la façon de Lesage (Le diable boiteux), Crébillon (Le sopha), Diderot (Les bijoux indiscrets), etc.

Élise aime les sylphes ; je puis être un sylphe amoureux. [Cette ruse] n’est pas nouvelle : plus d’un amant s’en est servi ; mais Élise ne s’y attend pas, et je suis persuadé qu’elle y sera trompée. Il n’y a de difficile que le début, que le premier nœud de l’intrigue ; mais je compte sur ton adresse pour m’en procurer le moyen. [Marmontel, Le mari sylphe, p. 102-3]
Marmontel démythifie quant à lui la figure du sylphe dès le titre de sa nouvelle : Le mari sylphe (1761). Le stratagème (séduire son épouse en se faisant passer pour un être surnaturel) est révélé au lecteur dès le début – seule l’épouse en est la dupe – et utilisé dans bien d’autres textes de l’époque repris dans l’anthologie. Ainsi, Nougaret conclut-il ironiquement qu’« il résulta cependant de tout ceci un véritable prodige : on vit une femme du grand ton aimer son mari, en dépit de la mode, et se montrer toujours docile et soumise » [Nougaret, Le singulier sylphe, p. 134]. L’ironie déjà présente chez Crébillon se déplace chez ses successeurs et se porte sur l’influence des romans sur certaines femmes, à la façon de Madame Bovary : chacune ne « voit » un sylphe que parce qu’elle le veut bien et y a rêvé dans de nombreux romans. « Vous savez que de tout temps j’ai souhaité avec ardeur de voir un de ces esprits élémentaires connus parmi nous sous le nom de sylphes » [Crébillon fils, Le sylphe, p. 60], écrit notamment Madame de R***.

Enfin, Sade détourne lui aussi la figure du sylphe dans son roman Juliette, dont un extrait est repris. La créature retrouve un peu de sa magie, convoquée par une sorcière, mais ce n’est qu’en contrepartie d’un viol bien réel d’une jeune fille sur qui est testé un poison. À travers le sylphe, Michel Delon présente en quelque sorte une évolution du roman libertin, depuis Crébillon fils jusqu’à Sade, d’une interrogation morale du désir à un concentré de noirceur renvoyé à la face d’une société hypocrite, en passant par un progressif embourgeoisement et moralisme du genre. Cela reste une interprétation en filigranes de ces nouvelles, que j’ai pris plaisir à lire pour l’élégance de leur style et cette ironie disséminée dont je ne me lasse pas
Vous me reprochez mon goût pour la solitude : si vous saviez combien j’ai été agréablement occupée dans la mienne, vous viendriez avec moi prendre part à mes amusements, quelque peu réels qu’ils soient peut-être. Vous vous moquerez de moi, sans doute, quand je vous avouerai que ces plaisirs que je vous vante tant ne sont que des songes. [Crébillon fils, Le sylphe, p. 59]

Une anthologie intéressante et à découvrir.

Sylphes et sylphides - Delon

Sylphes et sylphides, anthologie présentée par Michel Delon

Desjonquères (Paris), coll. XVIIIe siècle, 1999

1re publication : de 1670 à 1830